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Décryptage du décret infirmier n° 2023‑1353 de décembre 2023 : nouveaux actes de consultation infirmière, autonomie clinique, pratique avancée et responsabilité juridique des infirmiers, avec enjeux de formation, DPC et protocoles de soins.
Décret infirmier du 24 décembre 2025 : la frontière médicale vient de bouger

Un décret infirmier de décembre qui redessine le rôle clinique

Le décret infirmier n° 2023‑1353 du 27 décembre 2023, publié au Journal officiel du 28 décembre 2023 et modifiant notamment les articles R.4311‑1 à R.4311‑15 du Code de la santé publique, autorise désormais certains soins initiés sans prescription médicale dans un cadre strict de sécurité. Ce texte relatif aux actes et aux soins infirmiers déplace clairement la frontière entre décision médicale et pratique soignante autonome, en s’inscrivant dans la continuité de la pratique avancée et de la loi n° 2016‑41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé. Pour chaque personne prise en charge, la profession infirmier voit ainsi son rôle clinique renforcé, avec des actes de soins élargis mais encadrés par la loi, par les protocoles locaux et par les recommandations de la Haute Autorité de santé, qui devront être régulièrement actualisées.

Concrètement, l’infirmier peut conduire une consultation infirmière complète avec bilan, diagnostics infirmiers et plan de soins personnalisé, y compris pour la prise en charge de plaies simples, la surveillance de pathologies chroniques stabilisées ou l’adaptation de pansements standards. Ces consultations infirmières s’intègrent dans un exercice infirmier coordonné avec le médecin, qui conserve une responsabilité subsidiaire sur l’orientation diagnostique et thérapeutique complexe, ce que le décret ne détaille pourtant qu’en creux. Comme l’a rappelé la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) dans sa note de présentation du texte, « l’autonomie clinique infirmière s’exerce toujours dans un cadre de coopération structurée avec le corps médical ». Les cadres de santé devront donc préciser ce cadre de rôle dans les protocoles de service, afin de sécuriser l’exercice pratique des infirmiers et infirmières au plus près des patients et de formaliser les modalités de recours au médecin en cas de situation à risque, par exemple apparition de signes de gravité ou de douleur aiguë.

Les actes de soins concernés couvrent l’évaluation clinique initiale, la surveillance clinique rapprochée, la réalisation de gestes techniques simples (prise de constantes, pansements, injections déjà prescrites) et l’adaptation de certains soins infirmiers standards, sans aller jusqu’à la prescription médicamenteuse, qui reste régie par les articles L.5121‑1 et suivants du Code de la santé publique. À ce stade, l’infirmier ne peut donc pas initier un traitement médicamenteux, modifier une posologie ou prescrire un examen complémentaire, sauf cas très spécifiques déjà prévus par la réglementation antérieure et les protocoles de coopération. Pour les infirmiers en pratique avancée (IPA), ce décret infirmier de décembre consolide des activités et compétences déjà reconnues par le décret n° 2018‑629 du 18 juillet 2018, en clarifiant leur rôle infirmier dans la mise en œuvre des parcours de soins chroniques et en soins primaires. La loi profession et le décret relatif aux soins imposent toutefois une traçabilité rigoureuse des actes, une éducation à la santé structurée et une évaluation régulière des compétences par les équipes médicales, avec des audits de dossiers, des revues de morbi‑mortalité intégrant désormais les décisions infirmières autonomes et des retours d’expérience formalisés dans les instances qualité, en s’appuyant sur les recommandations de la Haute Autorité de santé.

Zones grises bioéthiques et contentieux à venir autour de l’autonomie infirmière

Les juristes en droit de la santé soulignent que le décret infirmier de décembre laisse ouvertes plusieurs zones grises, notamment sur la responsabilité en cas de complication après une consultation infirmière autonome. La loi et le Code de la santé publique encadrent la profession infirmier, mais la frontière entre exercice infirmier indépendant et exercice médical délégué reste fragile, surtout lorsque l’infirmière initie des soins sans contact préalable avec un médecin. Les tribunaux administratifs, les juridictions civiles et les chambres disciplinaires de l’Ordre infirmier devront trancher, au fil des contentieux, la portée exacte de ces nouveaux actes et de ce cadre de rôle, par exemple en cas de retard diagnostique, de défaut de surveillance clinique documenté dans le dossier de soins ou de non‑respect d’un protocole écrit validé par la commission médicale d’établissement.

Sur le terrain, les syndicats d’infirmiers et d’infirmières défendent une montée en compétences adossée à une formation diplômante solide, de type diplôme d’État complété par des modules de pratique avancée et des programmes de DPC ciblés. La Fédération nationale des infirmiers (FNI) a ainsi salué « une reconnaissance attendue du jugement clinique infirmier », tout en réclamant des moyens pour la formation et le temps dédié à la consultation infirmière. Les organisations médicales, elles, alertent sur le risque de dilution de la responsabilité et réclament une clarification de la loi profession, en particulier pour les diagnostics infirmiers posés lors de consultations sans présence médicale ou en télésanté. Les débats sont d’autant plus vifs que l’infirmier anesthésiste, déjà en exercice pratique très autonome au bloc opératoire, sert de référence pour penser de nouvelles activités et compétences dans d’autres secteurs de soins, comme les urgences, la gériatrie ou la psychiatrie, où les décisions rapides, la surveillance continue et la gestion de la douleur sont cruciales pour la sécurité des patients.

Pour les patients, l’enjeu est double, entre accès facilité aux soins de santé et garantie d’une surveillance clinique de qualité dans chaque situation. Les autorités sanitaires rappellent que toute éducation à la santé, tout acte de santé éducation et toute évaluation clinique doivent rester proportionnés au niveau de formation et de compétences de l’infirmier ou de l’infirmière, conformément aux recommandations de la Haute Autorité de santé et aux guides de bonnes pratiques. Les questions bioéthiques autour du consentement éclairé, de la confidentialité, de la prescription sans ordonnance et de la gestion des données de santé, déjà débattues pour les médicaments d’exception ou les traitements sensibles, rejoignent ici les controverses plus larges sur l’accès à certains traitements sans ordonnance, souvent médiatisés à propos de la délivrance de médicaments en pharmacie, des tests rapides, des dispositifs de télésurveillance ou des protocoles de coopération permettant des actes dérogatoires, qui devront être précisément décrits dans les documents de référence internes.

Formation, DPC et réécriture des protocoles : le vrai chantier pour les cadres

Pour que le décret infirmier de décembre produise un gain réel en qualité de soins, la mise en œuvre passera par un investissement massif dans la formation continue et le Développement Professionnel Continu. Les cadres de santé devront bâtir des parcours de formation articulant exercice pratique, simulation en surveillance clinique, consolidation des diagnostics infirmiers et appropriation du cadre juridique, en lien étroit avec les médecins référents de service. Dans certains établissements, des ateliers de simulation en équipe pluridisciplinaire sont déjà programmés pour tester les nouvelles organisations de consultation infirmière et affiner les critères de recours au médecin. Chaque consultation infirmière autonome devra s’appuyer sur des protocoles écrits, une éducation à la santé structurée et une évaluation régulière des pratiques, intégrées aux plans de DPC des infirmiers et infirmières et aux démarches d’accréditation qualité, avec une traçabilité systématique dans le dossier de soins.

Les directions de pôle sont déjà engagées dans une réécriture des protocoles de soins infirmiers, afin de préciser les actes de soins autorisés, les limites de l’exercice infirmier autonome et les modalités de coopération avec le médecin. Ce travail de cadrage opérationnel doit intégrer les spécificités de la pratique avancée, les activités et compétences attendues des infirmiers de pratique avancée et les responsabilités partagées avec les infirmiers anesthésistes dans les secteurs techniques. Sans cette clarification, le risque est réel de voir coexister des interprétations divergentes du décret relatif aux soins, générant insécurité juridique pour la profession infirmier, tensions interprofessionnelles et incompréhension pour les patients, notamment lors de la communication des résultats, de l’annonce d’une aggravation clinique ou de la décision d’orientation vers un autre niveau de soins, comme les urgences ou la réanimation.

Pour les professionnels paramédicaux en quête de montée en compétences, ce nouveau cadre de rôle impose de revisiter la formation initiale au diplôme d’État et les modules d’éducation à la santé, en y intégrant davantage de droit de la santé, de bioéthique, de gestion des risques et de responsabilité civile professionnelle. Les instituts de formation devront aussi renforcer les enseignements sur la coordination interprofessionnelle, l’évaluation clinique avancée, la communication avec la personne soignée et ses proches, y compris en situation de vulnérabilité ou de handicap, ainsi que la maîtrise des outils numériques de télésurveillance. Au final, ce décret infirmier de décembre ne sera un levier de santé publique que si chaque acteur, du cadre de santé au médecin en passant par les infirmiers et infirmières, assume pleinement sa part dans la mise en œuvre quotidienne de ces nouvelles prérogatives, dans l’ajustement continu des organisations de soins et dans la diffusion de fiches pratiques et de supports pédagogiques adaptés aux équipes, en cohérence avec les textes officiels et les avis des autorités sanitaires.

Données clés à retenir

  • Référence au Code de la santé publique (articles R.4311‑1 et suivants) et au décret n° 2023‑1353 du 27 décembre 2023 pour encadrer les nouveaux actes de soins infirmiers autonomes.
  • Renforcement du rôle infirmier dans la pratique avancée, avec consultations infirmières, diagnostics infirmiers élargis, coordination des parcours de soins chroniques et participation à l’éducation thérapeutique.
  • Nécessité d’une formation complémentaire structurée et d’un DPC ciblé pour sécuriser l’exercice infirmier autonome, la responsabilité juridique associée et la qualité de la surveillance clinique.
  • Importance de la surveillance clinique, de la traçabilité des actes, de la tenue du dossier de soins et de l’évaluation régulière des compétences pour garantir la sécurité des patients et limiter les contentieux.

Questions fréquentes sur le décret infirmier de décembre

Quels soins un infirmier peut il initier sans prescription médicale ?

Le décret infirmier de décembre autorise l’initiation de certains soins standardisés, comme la prise en charge de plaies simples, l’évaluation clinique de base, la surveillance clinique de situations stabilisées, la réalisation de pansements ou la mise en œuvre de protocoles écrits validés par le médecin, dans un cadre défini par le Code de la santé publique. Ces actes de soins doivent rester dans le champ de compétences de l’infirmier ou de l’infirmière, tel que précisé par la loi, les protocoles de service et les recommandations professionnelles. Toute situation dépassant ce cadre, par exemple l’apparition de signes de gravité, de douleur aiguë, de décompensation d’une maladie chronique ou de suspicion d’événement indésirable grave, doit conduire à une consultation médicale ou à une coopération formalisée avec un médecin, avec une traçabilité précise dans le dossier de soins.

Comment ce décret impacte t il la pratique avancée infirmière ?

Pour la pratique avancée infirmière, le décret infirmier de décembre consolide un rôle clinique déjà élargi, en reconnaissant la capacité à mener des consultations infirmières complètes avec diagnostics infirmiers, plan de soins et suivi longitudinal. Les infirmiers de pratique avancée voient leurs activités et compétences mieux articulées avec celles des médecins, notamment dans les parcours de maladies chroniques, en soins de premier recours, en oncologie ou en psychiatrie. Cette évolution impose toutefois une formation renforcée, une évaluation régulière des compétences, une clarification des responsabilités dans chaque établissement et une formalisation des coopérations dans les protocoles de coopération, les fiches de poste et les contrats d’exercice coordonné, afin de sécuriser la responsabilité juridique infirmière.

Quelles sont les responsabilités juridiques en cas de complication après un acte autonome ?

En cas de complication survenant après un acte de soins initié de manière autonome par un infirmier, la responsabilité se juge au regard du Code de la santé publique, de la loi profession, du Code de déontologie et des protocoles en vigueur. Le professionnel doit démontrer qu’il a agi dans le cadre de son exercice infirmier, conformément à sa formation, aux recommandations de bonnes pratiques, aux limites fixées par le décret et aux règles de traçabilité dans le dossier de soins. Les zones grises restantes seront progressivement précisées par la jurisprudence, par les avis des autorités sanitaires, par les décisions des chambres disciplinaires de l’Ordre infirmier en matière de faute professionnelle et par les retours d’expérience issus des établissements de santé, notamment à partir des revues de morbi‑mortalité et des analyses d’événements indésirables graves.

Quels ajustements de formation sont nécessaires pour les infirmiers et les médecins ?

Les instituts de formation et les organismes de DPC doivent intégrer des modules spécifiques sur le décret infirmier de décembre, la bioéthique, le droit de la santé, la gestion des risques liés aux actes autonomes et la responsabilité partagée. Les infirmiers, infirmières et infirmiers anesthésistes ont besoin d’un renforcement en évaluation clinique, diagnostics infirmiers, éducation à la santé et analyse de pratiques, tandis que les médecins doivent être formés à la coopération interprofessionnelle, au partage de responsabilités, à la délégation encadrée de certaines tâches et à la supervision des consultations infirmières. Cette mise à niveau conjointe conditionne la sécurité des patients, la qualité de la mise en œuvre du décret dans les différents secteurs de soins et l’acceptabilité de ces nouvelles organisations par les équipes, en cohérence avec les recommandations de la Haute Autorité de santé.

Quel rôle pour les cadres de santé dans l’application du décret ?

Les cadres de santé jouent un rôle central dans la traduction opérationnelle du décret infirmier de décembre, en réécrivant les protocoles de soins infirmiers et en organisant la formation continue des équipes. Ils doivent définir précisément le cadre de rôle de chaque professionnel, articuler les activités et compétences des infirmiers de pratique avancée et des infirmiers anesthésistes, et mettre en place des outils d’évaluation des pratiques, comme les audits cliniques, les revues de dossiers, les indicateurs de qualité et les retours d’expérience. Sans ce pilotage managérial, l’exercice infirmier autonome risque de rester théorique et de ne pas bénéficier pleinement aux patients, ni de répondre aux objectifs de santé publique fixés par les autorités, notamment en matière d’accès aux soins, de pertinence des actes et de sécurité des prises en charge, dans le respect du cadre juridique et déontologique.

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